Ce lundi vingt-sept juin de l'an de grâce deux mil seize, après quelques jours dans l'oubli total de la notion de ce qu'est un mois de juin normal dans le sud ( = chaud) et dans la Drôme ( = venteux), j'ai assisté à un stage au pôle équestre de Pierrelatte, organisé par Lydie Karoutchi, une dresseuse / coach locale qui s'entraîne à l'académie Bartles aux Pays-Bas, et où elle a rencontré une bit fitter. En gros, comme mon métier, mais pour l'autre bout du harnachement technique du cheval au travail. Il était donc impensable que je loupe cette oppportunité, et surtout la possibilité d'accroître ma bonne compréhension de l'impact du matériel...

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Karin Toetenel, donc, est une Néerlandaise de 27 ans tout à fait conforme à l'idée qu'on se fait d'une Néerlandaise : des cheveux lisses d'une blondeur éclatante, des yeux bleus brillants, des jambes qui m'ont personnellement agacée, et évidemment elle fait 2m de haut. Elle est aussi avenante et professionnelle, calme, à l'écoute, et très précise dans ses propos. Elle est venue au bit fitting un peu par hasard, alors qu'elle était assistante véto. De recherches en expériences, de rencontres humaines en rencontres équines, elle a construit ses connaissances et son expérience, sortant un peu des sentiers battus faute de cadre à la profession. Elle a un réseau de taré, bosse avec des cavaliers internationaux de ouf malade, et a 3 mois de délai pour un RDV à 100 km à la ronde autour de chez elle. UN AN pour la faire venir en France! UN AN! Franchement, merci Lydie.

Ce qui m'a énormément plu dans son approche, c'est qu'elle a la même que la mienne (haha). Elle ne croit pas aux seules mesures statiques, mais surtout à leur validation aux tests dynamiques ; et elle procède par essais successifs, dans lesquels elle ne varie qu'un paramètre après l'autre, d'abord sur le mors, puis sur le filet, puis au moyen de petites cales (des amortisseurs de bride, genre), afin de trouver LA combinaison ultime.

Ah oui, parce que donc Karin ne travaille pas que sur le mors. Lors du cours théorique, elle nous a présenté :
- la bobologie classique, à savoir : entretien des dents pour limiter les surdents ET les asymétries des incisives (poke les dentistes!) et blessures liées à des dents mal entretenues, un mors mal choisi / réglé, des langues attachées ou des réactions allergiques aux matériaux 
- les effets des deux grandes catégories des mors de filet, à savoir simple VS double brisure. Pour faire clair : elle n'aime que très peu de simple brisure car 1. asymétrie systématique des canons 2. peu de chevaux ont le palais assez creux. Donc elle travaille avec des doubles, quand il s'agit de mors de filet. Et principalement avec des mors à anneaux libres, les olive ayant tendance à avoir l'effet contraire à celui escompté (en clair, ça ne stabilise pas)
- le réglage du filet : la muserolle, la têtière et le frontal.
Sur la muserolle : les 2 doigts sous l'apophyse ne sont pas systématiquement nécessaires surtout si tête courte = risque de pincement entre anneaux du mors et muserolle / la muserolle a un effet de stabilisation de la mandibule qui ne fonctionne pas si elle est placée trop basse / la muserolle allemande c'est caca / le noseband ne sert à rien et n'a que peu d'impact si le mors et la muserolle sont bien choisis / le montant de muserolle doit être rigoureusement parallèle à l'apophyse zygomatique pour ne pas exercer de tension néfaste sur la nuque.
Sur la têtière : ça doit dégager l'oreille jusqu'en bas, les ailes de l'atlas et l'insertion occipitale du ligament nucchal. Méga coup de bambou sur les notions d'anatomique, j'y reviens après.
Sur le frontal : ça sert à rien en soi, autant qu'il soit joli. Attention si trop court ou trop droit à l'impact sur les muscles frontaux (???) qui servent à la mastication et donc à la décontraction pendant le travail.

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Sur la notion d'anatomique, donc, Karin a été dans le sens d'un discours que je tiens depuis quelques temps (sur le choix des sangles en ce qui me concerne ; ceci étant intervenu après l'échec flagrant des tests de la sangle Fairfax sur mes deux équidés et l'échec global de la théorie du "one design fits all" malgré toute la conception proto-scientifique sur laquelle on communique à gogo). Si on vous vend un truc ergonomique ou anatomique, c'est bien, vous êtes un gentil pigeon. DEMANDEZ-VOUS PAR RAPPORT A QUELLE ANATOMIE. Entre une nuque de jument pur-sang et une nuque d'étalon PRE sur-chignonné y a JUSTE rien à voir. Or, sur laquelle de ces anatomies se sera calqué le designer pour dessiner sa têtière ? Quelles mesures aura-t-il prises pour calculer le déport et la profondeur au niveau des oreilles? Karin met également en garde contre les têtières larges, qui compriment le ligament... 

Allez parlant des trucs qui m'ont gavée, c'est le comportement des gens, et plus particulièrement la question "ouais mais moi mon cheval..." Je crois que si pendant un stage que j'anime, j'entends encore une fois cette expression, je m'en vais. Karin a patiemment expliqué qu'elle restait sur les notions d'ergonomie de base, car en une journée, intégrer ce qu'elle a expliqué c'était déjà énorme si on arrivait à le faire, car c'est toute la base de la philosophie... Mais non! les gens veulent piaffer brillant avant d'avoir une transition pas / trot correcte. Groumpfff. Sur la question des mors à effet de levier aussi, tiens : "et ça ça fait quoi?" Karin a souri et répondu qu'elle avait mis plus de 4 ans à acquérir ses connaissances, en n'en dormant pas parfois de la nuit... et que donc en une petite journée c'était un peu impossible.

Bref. Après un repas avé les copines, on s'est installé dans le manège pour voir l'application pratique de tout ça. Sur une jument noire, les modifications étaient assez subtiles et les signaux relativement minimes pour qui n'a pas un oeil éduqué ; mais l'autre cheval, un bai à l'envers et sur l'oeil, a été remis complètement à l'endroit par le travail de Karin. Malgré un équilibrage de selle foireux, le cheval a été capable de se servir de tout son corps depuis la bouche jusqu'à la queue, alors qu'à la base il était perché la tronche en l'air. La jument noire a été mise un moment sans muserolle : le travail de stabilisation de l'attitude a été environ 10 fois plus important de la part de la cavalière! Assez impressionnant. Cette jument était au top avec une petite mousse sous la muserolle, mais pas sur le chanfrein : une répartition différente des pressions sur son chanfrein la faisait bugger dans la nuque, alors que l'autre cheval, lui, il kiffait visiblement son petit confort rostral... Comme l'explique Karin, tout est question de trouver ce que préfère le cheval en terme de répartition des pressions, et de voir là où il est le plus à l'aise. TIENS DONC! ça me rappelle quelque chose.

Après, toute la question qui se pose c'est l'impact de la qualité de la main du cavalier et de l'équitation pratiquée, mais ça c'est comme pour la selle... Un matériel adapté rendra simplement les choses plus aisées, mais de là à ce qu'elles soient juste, c'est un autre débat. En gros il n'y a pas de mauvais outil, il n'y a que de mauvaises utilisations!

Quant à moi, je vais tout faire pour me former à ça. C'est génial, et puis : 
1. commercialement c'est rentable car les gens sont moins réticents à changer de filet / mors que de selle, héhé
2. le cavalier n'entre pas directement en ligne de compte concernant l'ergonomie donc c'est mille fois moins compliqué (et pénible)
3. y a pas de suivi dans le temps puisque la morphologie têtale et buccale ne change pas! (ce qui, je pense, rend la discipline un peu plus simple que le saddle fitting, puisque le dos change en fonction du travail, de l'attitude, de la posture, de la place de la 4e Lune de Jupiter et de l'assortiment des couleurs tapis / guêtres / bonnet du cheval...)

Non plus sérieusement, je pense quand même que l'adaptation de la selle doit primer sur l'adaptation de la bride, avec ou sans mors, pour une raison très simple : la main est une aide intermittente, mais quand on est à cheval, le poids / l'assiette, on ne peut pas l'enlever... Mais la première est ultra complémentaire de la seconde, et ce que j'ai vu sur le cheval bai me laisse clairement à penser qu'avec un matériel 100% adapté de la tête aux pieds on peut faire des miracles. Je le savais par rapport à la selle, et ceux qui les ont vécus avec moi en ont conscience... mais même en le soupçonnant, je ne pensais pas que ça pouvait être si simple et si évident que ça avec le mors et le filet.

Bon! On va déjà apprendre à bien régler tout ça, et dès que ce sera possible, moi, je me casse à Mimolette-land. En attendant, c'est l'heure de l'apéro!

(PS : je n'ai pris AUCUNE photo de la journée parce que ça me soûle de faire des photos et que j'aime bien profiter à 100%, mais cherchez sur Facebook, y en a)